Un récit de 1910

LES RUINES DU CHATEAU DE BOSSONNENS

Les ruines du château de Bossonnens occupent un espace considérable, sur un rocher élevé, aux parois abruptes, à quelques pas du village du même nom. Actuellement la forêt a tout envahi; cour d’honneur et chemin de ronde disparaissent sous la mousse et la verdure; le sommet d’une tour à moitié écroulée émerge seul, à peine, du feuillage des hêtres. Cette tour a encore environ quinze mètres de hauteur et dix de diamètre; elle forme l’angle extrême-sud de la première enceinte, dont les restes sont encore partout visibles. Les murs ont trois mètres d’épaisseur à la base et deux mètres en haut; la partie inférieure est faite d’énormes blocs bruts tirés du rocher. Elle est malheureusement éventrée du côté intérieur; aucune ouverture, aucune fenêtre; ce devait être une tour d’observation.

Plus loin, le rocher est coupé par un profond fossé, traversé autrefois par un pont-levis. On aperçoit les restes d’un donjon carré construit en matériaux presque cyclopéens. La première enceinte était, aux angles, flanquée de tours rondes; contre la seconde enceinte, étaient appuyés les bâtiments du château, qui étaient considérables et formaient plusieurs corps de logis, avec une cour d’honneur au milieu. Dans l’enceinte du château, se trouvait autrefois une chapelle dédiée à saint André et à saint Théodule, fondée et dotée par les seigneurs de Bossonnens, on ne sait à quelle époque, mais probablement déjà avant 1400. Il y avait encore une autre chapelle, consacrée à saint Claude, fondée en dehors de l’enceinte du château, en 1399, par Marguerite d’Oron. Ces deux sanctuaires existaient encore au commencement du XVIIIème siècle, mais ils étaient dans un état déplorable et tombaient en ruines; la chapelle de saint Claude était, du reste, en 1715, profanée déjà depuis de longues années. Celle de saint André fut, en 1716, transportée au village; elle forme le choeur de la chapelle actuelle, dont la nef a été édifiée en 1840.

Ce château, devenu propriété de l’Etat de Fribourg en 1536, se trouve, déjà alors, en fort mauvais état. En 1547, on y fait un pont et un portail. Mais le délabrement augmente; le bailli, bientôt, ne peut plus y résider. En 1552, on construit pour lui, dans le voisinage même du château, une maison neuve et une écurie à chevaux. En 1610, tout croule. Pour arriver à la maison du bailli, il faut traverser des monceaux de décombres; il n’y a au château ni portes, ni volets; les murs et les voûtes se sont effondrés; la grande tour n’a plus de toit; les toitures des autres bâtiments sont percées à jour. En janvier 1611 , la grande tour est à moitié écroulée, le grenier détruit, presque tout le grain perdu. Après le transfert du siège baillival de Bossonnens à Attalens en 1618, l’emplacement du bourg et du château, la maison du bailli et le domaine sont vendus au chevalier Henri Lamberger, conseiller d’Etat de Fribourg, pour 1’200 écus. En 1649, le bailli d’Attalens ayant autorisé un ecclésiastique, François-Pierre Odet, à démolir la tour pour se construire un grenier, Messeigneurs interdisent cette démolition; on permet à M. Odet de faire poser un toit sur la tour et d’y installer une cave et un grenier. En 1667, c’est François-Pierre Musy qui est propriétaire du château et des biens de Bossonnens.

Sur une carte manuscrite dessinée vers 1650 par le commissaire Samuel Gaudard et conservée aux archives de Lausanne(1), le château de Bossonnens est figuré par une grande tour carrée et crénelée et par un vaste corps de logis couvert en tuiles, mais ce dessin est un peu fantaisiste. Il serait opportun de faire, pendant qu’il en est temps encore, un relevé topographique de ces ruines, car le château de Bossonnens était certainement un type remarquable de château fort féodal.

La seigneurie de Bossonnens, qui appartenait, probablement dès l’origine, à la famille d’Oron, passa vers 1410 à la famille de La Sarraz, qui la garda jusqu’en 1513; elle fut alors acquise par les ducs de Savoie. Ceux-ci y établirent des châtelains et la gardèrent, sans plus jamais l’inféoder ni la vendre, jusqu’à la conquête bernoise de 1536. Les Bernois s’emparèrent aussi d’Attalens et de Bossonnens; mais, par amitié pour les Fribourgeois, ils consentirent à leur remettre ces deux places fortes. Aussitôt, Fribourg érige Bossonnens en bailliage; le premier bailli, noble Christophe Pavillard, réside au château; le dernier est Franz Ræmy, en 1615. Le bailliage de Bossonnens comprend aussi le village de Granges.

T. DE RÆMY – ARCHIVISTE CANTONAL

1) Voir l’article de M. Ch. Pache, dans la Revue historique vaudoise, 1895.

Illustration de l'article. La tour ronde. Photo Alfred Lorson, Fribourg
Illustration de l’article. La tour ronde.
Photo Alfred Lorson, Fribourg

Publié en 1910 par la Sociétés des Amis des Beaux-Arts & des Ingénieurs & Architectes dans la revue FRIBOURG ARTISTIQUE A TRAVERS LES AGES