1. Les premiers habitants

Les Helvètes

En 1878, l’historien Léon Genoud identifie, le long du chemin qui conduisait aux Noudes, la prairie sur laquelle le Glacier du Rhône déposa le bloc erratique, des tumulus, élevés jadis par les Helvètes, le peuple celte qui colonisa la Suisse. Ces larges mamelons, surmontant des tombes et au sommet desquels les garçons s’agenouillaient pour lancer le couteau à l’époque où le jeu était à la mode, étaient peu pratiques à enjamber par les machines agricoles et le matériau qui les composait a été éparpillé sur les terrains environnants.

En 1975, mise en présence de la pierre que les écoliers avaient baptisé “la fontaine aux oiseaux” à cause du bassinet creusé à sa surface, l’historienne Hanni Schwab a voulu en savoir davantage. Explorant les environs, elle a recensé une dizaine de blocs, alignés sur près de deux cents mètres. Les mieux conservés présentaient le même creux, exécuté de la main de l’homme. Renforcée dans sa conviction par la reconnaissance déjà signalée des tumulus, elle a conclu à la présence de “pierres à cupules”, attribuables aux rites celtiques elles aussi.

L’installation d’une population celte à Bossonnens n’a rien, en soi, d’extraordinaire. Selon “De bello gallico”, Les Helvètes étaient plus de trois cent cinquante mille, hommes, femmes et enfants, lorsqu’ils brûlèrent leurs douze villes et leurs quatre cents villages, avant de se mettre en marche pour leur deuxième expédition vers la Gaule, en 58 avant Jésus-Christ. Ils s’étaient fixés aux environs de “la Forêt aux cent rochers”, comme en maints endroits du pays et leurs druides devaient y cueillir le gui et les champignons magiques.

Les Romains

Ayant échoué, en dépit de leurs efforts, à s’ouvrir le chemin de la Gaule gardé par Jules-César, les Helvètes revinrent sur leurs pas. Ils reconstruisirent leurs villes et leurs villages. Les Romains qui les suivaient respectèrent leur forêt, conformément au statut d’associés qu’ils leurs avaient reconnu et s’installèrent de part et d’autres.

L’une de leurs implantations proche fut “Corticellas”, qui devait être un groupe de bâtiments destinés à l’exploitation d’un domaine agricole et devint Corcelles.

A Bossonnens, le souvenir de leur présence ne se perpétua pas dans le nom d’un lieu, à moins que Taverney, la ferme voisine ne fut jadis “la taberna”, la taverne en latin. En 1830, le notaire Wicht, cantonné à Châtel-Saint-Denis, ayant appris l’existence, à la limite du Bois des Corbès, dans un terrain défriché, des vestiges d’une construction en maçonnerie, s’en vint avec une équipe et mit à jour la partie inférieure d’un édifice de huitante pieds de long sur cinquante de large et dont le sous-sol, recouvert de mosaïque, était aménagé en thermes et pourvu d’un système de chauffage.

Invitée sur place, Hanni Schwab remarqua encore la présence proche de plusieurs fondations décelables dans le sol. Au surplus, il est fréquent de ramasser, dans un périmètre de quelques centaines de mètres, des fragments de briques ou de tuiles de terre cuite provenant des bâtiments de l’importante “villa rustica”, l’entreprise agricole, construite en ces lieux.

Les tribus germaniques

Deux points sont d’abord à préciser. Qui étaient ces Germains? A quelle époque se fixèrent-ils chez nous? Longtemps, l’établissement homogène des Burgondes de ce côté-ci de la Sarine est apparu dans la logique des choses. Puis les historiens ont fini par se dire que tout n’était peut-être pas si simple. En poussant les recherches sur l’origine des noms de lieux, les linguistes modernes, tels que Ferdinand Lot et Paul Zinsli ont remarqué une parenté plus évidente avec d’autres racines. Ainsi, la finale “ens” de quelques cent cinquante localités, dans les cantons de Fribourg et de Vaud, est donné, aujourd’hui, comme l’équivalent de “ingen” en allemand et indique une filiation alémane.

La véritable recolonisation de la Suisse, à l’est notamment, se situe à partir de l’an 475 à la chute de l’Empire romain. Dès ce moment, les envahisseurs germaniques – burgondes et alémanes – ne rencontrèrent plus de véritable résistance et s’installèrent sans coup férir.

Toutefois, les Alémanes s’étaient rendus coupables de raids meurtriers longtemps auparavant. L’un d’eux, en 259 déjà, les conduisit à Avenches, qu’ils mirent à sac avant de poursuivre leur marche jusqu’en Auvergne. Repassant par l’Helvétie, l’année suivante, quelques tribus choisirent de ne pas rejoindre les frontières du Rhin et arrachèrent par la force les terres qu’ils convoitaient, de ce côté-ci de la Sarine.

L’historien Ivan Andrey, dont les travaux ont permis les développements qui vont suivre, constate que l’installation alémane chez nous a été marquée par des faits de guerre. Corticellas fut rasé, de même que la villa rustica de Taverney et ses dépendances. Les assaillants durent se battre pour obtenir la terre. Ces faits indiquent une conquête antérieure à 475. Et la date 260, marquant le retour de la campagne d’Auvergne, est celle qui correspond le mieux à une action aussi éloignée de leurs bases.

Imaginons les Alémanes attaquant selon leur tactique particulière: une troupe de cavaliers, chaque cheval portant un deuxième guerrier en croupe et le “commando” surgissant par surprise qui fond sur son objectif! Les trois points d’appui choisis dessinent une sorte de triangle entre le Mont Pèlerin et le Mont Vuarat. Chacune des pointes en est confiée à un chef. Ainsi furent fondés Attalens, Bossonnens et Remaufens. Les trois villages connurent, dès lors, une existence souvent imbriquée dans les liens familiaux de leurs seigneurs et unie au sein de la même paroisse, jusqu’en 1835, lorsque Remaufens se mit à son compte.

L’origine du nom

Dans son ouvrage sur “L’origine et le sens des noms de lieux” Pierre Chessex donne l’exemple d’Attalens: “Les Germains se servaient du suffixe patronymique “ing” pour désigner les emplacements qu’ils choisissaient et le faisaient précéder du nom du chef de famille ou de tribu. Exemple: le germanique “Athala” – le noble – crée un établissement: celui-ci prendra la forme Athalinga. Nous avons Attalens dans le canton de Fribourg”. En ce qui concerne Remaufens, le patronyme Romulf a été relevé dans une ancienne regeste. Et pour Bossonnens, dont nous connaissons la première mention écrite: “Bucenens” vers l’an 1000, il faut remonter au germanique Buchingen – le village de Buchi – un patronyme évoquant le hêtre, dont découlèrent tout naturellement Buchenin, dans la version romane (ou patoise) puis Bucenens et, enfin, Bossonnens.

La période alémane

L’historien n’a trouvé aucune trace écrite de ce qu’a été la vie à Bossonnens, au temps des Alémanes. Nous en sommes réduit à chercher les repères par comparaison avec l’histoire d’autres localités placés dans une situation analogue.

Au départ, les nouveaux venus n’étaient pas des agriculteurs. L’activité la plus probable de ces guerriers devait être la chasse. Leur nouvelle situation de sédentaires les conduisit à se mettre à un travail de production vivrière. Eleveurs de chevaux, ils surent adapter leurs connaissances à l’élevage bovin. Ils relevèrent peut-être le défi de domestiquer l’aurochs, ce géant de leurs clairières, au lieu de l’abattre avec leurs armes. La population s’agrandit. Il est probable que les célibataires trouvèrent, sur place, les femmes qu’ils convoitaient. Un mode de vie se mit en place, influencé par l’exemple des voisins helvètes et romains. Les générations se succédèrent, chacune assumant sa part de métissage avec les premiers habitants, puis avec les burgondes, dès leur apparition, deux siècles plus tard.

Dans le triangle formé par les trois localités, Buchingen était placée à la pointe la plus exposée, ouverte sur ce qui était encore le “Pagus valdensis”, le pays sans relief accentué, étendu entre les Préalpes et le Jura, jusqu’au Lac d’Estavayer. Le chef Buchi organisa son territoire, fit construire, sur le rocher d’où la vue s’étendait à la plaine toute entière, une maison forte entourée de palissades, afin d’être en mesure de protéger ses gens et de défendre son fief contre les envieux qui auraient pu le lui ravir.

La famille de Bossonnens

Le titre de chef était héréditaire. Les descendants de Buchi se firent appeler von Buchingen, comme il était de règle. Le nom devint von Bucenens dans la langue écrite. Ivan Andrey a eu connaissance des armoiries des “Herren von Bucenens” exposées à l’Armorial Uffenbach, à Hambourg. Il s’agit là d’une sorte d’acte authentique attestant de l’existence de la famille portant ce nom. La traduction de “Herren” qui, dans ce cas, signifie “seigneurs”, établit la réalité de la seigneurie de Bossonnens, antérieure aux dynasties burgondes. Plus tard, de nouvelles indications apparurent. Vers 1135, il y eut un curé Jean de Bossonnens à Saint-Saphorin. En 1263, la bourgeoisie de Vevey comptait Wilhelm et Anselme de Bossonnens parmi ses membres. On peut en inférer que la souveraineté des “Bossonnens” aura duré près de trois cents ans, jusqu’à Gondebaud, et que la famille survécut encore quelques siècles.

2. Les royaumes et l’Abbaye de Saint-Maurice