Un récit de 1895

Carte 1619
Collection de cartes anciennes des Pays de Savoie.
Le lac Léman et ses alentours, 1619, détail. Dessin Jean-Baptiste Vrients – Editeur Jean Leclerc, Paris.

LES RUINES DU CHÂTEAU DE BOSSONNENS

Au sud-ouest de la chapelle de Bossonnens, un rocher élevé, aux parois abruptes, tout revêtu de verdure, dernier ressaut du mont de Vuarat qui est lui-même la ramification la plus Orientale du Jorat, porte les ruines du château de Bossonnens.

Le voyageur qui suit la route d’Oron à Vevey passe à côte de ces ruines sans les voir: la forêt a tout envahi; cour d’honneur et chemin de ronde disparaissent sous la verdure ; le sommet d’une tour ruineuse émerge seul du feuillage des hêtres; il faut entrer dans la vaste enceinte et la parcourir pour juger de l’importance des restes du château de Bossonnens.

Un chemin de ceinture entoure le pied du rocher; par le côté occidental, séparé du rocher par un fossé, on arrive à l’entrée de la première enceinte, jadis flanquée à droite d’un corps de garde(1); elle donne accès dans une avant-cour ou baille semée de blocs erratiques qui témoignent que le sol est demeuré à l’état de nature. A l’extrémité sud-est, sur un tertre élevé, se profile la tour ronde qu’on voit de la route. Cette tour forme l’angle extrême sud de la première enceinte et elle est défendue à l’extérieur par un fossé. Sa hauteur n’est plus que d’environ quinze mètres, son diamètre est de dix mètres ; elle est malheureusement éventrée du côté intérieur et rien n’indique comment on y entrait; les murs ont trois mètres d’épaisseur à la base et deux mètres en haut. La partie inférieure est maçonnée d’énormes blocs bruts tirés du rocher.

Cette tour parait surtout avoir servi pour l’observation; on n’y voit aucune ouverture permettant l’emploi de l’arc ou de l’arbalète ; la seule ouverture existant aujourd’hui est une rayère de cinq centimètres de large sur 1 mètre 20 centimètres de hauteur, percée du côte extérieur. II est vrai que cette tour est admirablement située pour surveiller la contrée. Placée à l’intersection de la vallée de la Broye et de celle de Tatroz, on domine de là la vallée de la Broye jusqu’au delà de Rue et le château de Châtel-St-Denis semble fermer le fond du val de Tatroz.

De là, retournant au nord, vers le château proprement dit, nous trouvons le rocher coupé par un profond fosse, traversé jadis par un pont-levis ; au delà étaient les bâtiments du château. Près du pont-levis, à l’angle sud-ouest, on voit les restes d’un donjon carré de onze mètres de côté, construit en matériaux presque cyclopéens; dès le fossé, la première enceinte, flanquée de tours rondes dans ses angles, court sur le bord du rocher ; un chemin de ronde la sépare de la seconde enceinte contre laquelle étaient appuyés les bâtiments du château. Ces bâtiments étaient considérables et formaient plusieurs corps de logis entourant la cour d’honneur. Ce qui reste des murs est suffisant pour en déterminer la forme et l’étendue. Vers l’extrémité nord-ouest du rocher, un espace formant terrasse, bordé par la première enceinte, restait libre. Un puits aujourd’hui en partie comblé, fournissait l’eau aux habitants du château.

De quelle époque date la ruine du château de Bossonnens bâti par la noble famille d’Oron probablement dans le courant du XIIIe siècle, il est resté en sa possession jusqu’à la fin du siècle suivant; il passa alors à la famille de La Sarraz par le mariage de François II de La Sarraz avec Marguerite d’Oron-Bossonnens qui légua la seigneurie de Bossonnens à ses deux fils Nicod et Aymon de La Sarraz.

Bossonnens ne résista pas à l’appétit envahisseur de la maison de Savoie: en 1513, Georges de La Sarraz, arrière-petit-fils de Nicod, céda Bossonnens au duc Charles III. Bossonnens devint ensuite, comme Attalens, la propriété de LL. EE. de Fribourg. Celles-ci réunirent ces deux terres et les firent gouverner par un bailli résidant au château d’Attalens. Le château de Bossonnens, sans doute en fort mauvais état, devint sans emploi, fut abandonné et ne tarda pas à tomber en ruines. Une carte manuscrite du bailliage d’Oron et des lieux circonvoisins dessinée vers le milieu du XVIIe siècle par le commissaire Samuel Gaudard(2) donne une figure assez exacte des châteaux de la contrée ; celui de Bossonnens est figuré par une tour carrée crénelée et un vaste corps de logis couvert en tuiles. J.-B. Plantin, dans son Abrégé de l’Histoire générale de Suisse, édition de 1666, page 641, mentionne le château de Bossonnens comme existant encore. On peut déduire de ces renseignements que la ruine du château de Bossonnens n’a été complète que dans le courant du XVIIIe siècle. Les vieillards de la contrée se souviennent d’avoir vu des restes importants des tours de l’enceinte.

Le château de Bossonnens était certainement un type remarquable de château-fort(3); ses ruines tendent à disparaitre ; dans quelques années, il n’en existera plus de traces; ne serait-il pas intéressant d’en faire opérer un relevé topographique pendant qu’il en est temps ? C’est une question que nous soumettons à l’examen de la Société d’histoire de la Suisse Romande.

Ch. Pasche.

1. Les restes de l’enceinte sont partout visibles et des habitants de l’endroit se souviennent d’avoir vu la porte.
2. Archives cantonales vaudoises. L’auteur en possède une copie fac-simile.
3. Quelques chiffres donneront une idée de l’étendue des ruines :
L’avant-cour, dès le fosse à la tour ronde du midi, a une longueur
d’environ 85 mètres sur une largeur de 22 mètres.
Le fossé a 17 mètres de large.
La terrasse au nord du fossé, sur laquelle sont les restes des corps de logis, a une longueur totale d’environ 90 mètres sur une largeur de 40 mètres.

Revue historique vaudoise – 1895 – http://retro.seals.ch


Ce texte ancien montre comment les ruines de Bossonnens ont pu laisser imaginer l’existence d’un très grand château, l’un des plus grands de Suisse romande. Les visiteurs et les chroniqueurs envisageaient l’ensemble du site, de la tour ronde au sud à l’extrémité nord du promontoire, comme les vestige d’un vaste château fortifié. Ils méconnaissaient la présence d’un bourg entre la tour ronde et le château.